« Prière
de ne pas sauter trop vite aux conclusions. Ceci est l'acte d'un
fou. »
J'hallucine.
Oui,
c'est l'acte d'un fou. Tout attentat est acte de désaxé. Merci.
Depuis
14 heures, je suis sur le cul. Je suis sur le cul et comme toi, toi
et toi, je ne parviens pas à quitter mon satané sofa. De ce sofa,
j'arrive à regarder ni Ricardo, ni la reprise d'Un Souper Presque
Parfait, ni le dernier épisode de la saison 1 de Dexter. (Mille ans de retard sur le reste de l'humanité. Je sais. On en reparlera.) Je suis sur
le cul, la face longue devant les mêmes images qui tournent en
boucle. Quand RDI change de sujet, je passe à LCN. Quand LCN me
ramène les résultats électoraux, je repasse à RDI. Une nouvelle
information chaque 15 minutes. Au compte-gouttes. Flabergastée. Pas
assez de 140 caractères pour vomir tout ce que j'ai à vomir. Je
sais même pas ce que je ressens. C'est laid. C'est gris. Ça sent et
goûte mauvais.
J'hallucine.
J'ai
dormi 5 heures. Le Québec couché après minuit a dormi 5 heures.
J'suis sortie de mon émission de radio hier soir entre deux
émotions. Heureuse pour la victoire du PQ. Fière de mon Québec qui
a élu une femme au pouvoir. Déçue qu'on ait réussi à l'élire de
peine et de misère... Heureuse de l'élection de Léo Bureau-Blouin
qui, comme le disait Alex Perron, « peut être député,
mais ne peut toujours pas se saouler aux États-Unis ». À
cette heure-là, les blagues étaient permises. Léo est beau. Léo
me donne espoir. Heureuse pour Amir et Françoise. Déçue pour Jean-Martin Aussant. Je
suis sortie de mon émission de radio à 23h55 dans cet état pas
clair. Des collègues en train de regarder le discours de notre
nouvelle Première Ministre. Je m'insurge de toutes
ces huées contre les autres candidats qui parviennent de la salle.
Je trouve les gens morons. Je trouve souvent les gens morons. Pauline Marois, elle, me fait sourire.
Maternelle. Réconfortante Pauline.
Paf.
Deux gars baraqués. Des yeux apeurés. Plus de Pauline.
On
se regarde et, j'ai honte de le dire, mais on rit un peu. Ben oui il
est nerveux, notre rire. Mais à cet instant précis, qui,
franchement, pense que quelqu'un a voulu tirer sur Pauline Marois?
Puis
des détails. Bombe assourdissante. Homme maîtrisé. Homme armé.
Arme longue. Cocktail molotov. Possibles blessés. AK-47. Personnes
grièvement blessées. Mort.
On
ne rit plus. Depuis longtemps, on ne rit plus.
Un
homme en robe de chambre a réussi à mettre feu. À mettre le feu. À
entrer dans le Métropolis. What the fuck.
Un
homme en robe de chambre et passe-montagne, menotté, crie « Les
Anglais se réveillent!! ».
J'hallucine.
Des
images d'horreur commencent à faire leur apparition sur les réseaux
sociaux. Des messages de haine contre le PQ et Pauline Marois, qu'on
traite de « bitch » sans retenue. Vraiment?
« So
day 1. Not dead. We've got plenty of more days to gun that bitch
down. »
J'hallucine.
Et
ce matin au réveil, les yeux encore collés, le téléphone à deux
pouces du visage parce que semi-aveugle et même pas pris le temps de mettre mes
lunettes, je vous lis. De la tristesse. De la rage. De
l'incompréhension. Certains, plus froidement, partagent les photos d'Étienne d'Occupation Double qui pose maintenant pour le
site mesbobettes.ca . J'hallucine. Je sais, la Terre pivote et pivotera encore demain.
Je sais que le superficiel est bon pour l'âme, des fois. Mais ce matin,
désolée pour ton mauvais timing Étienne, mieux vaut te rhabiller.
Tes abdos de feu, j'en ai rien à cirer.
Et
on désinforme. Parce que la communauté web est experte en
désinformation. L'homme décédé est un chauffeur d'autobus. Non,
plutôt un technicien de scène. Il n'y a pas de trou de balle sur le mur derrière Pauline Marois, c'est un problème de
projection. Le SPVM avait été informé d'une menace. On dément.
« Depuis
le début de la campagne, nous (Le Parti Conservateur du Québec)
avons dénoncé les « wedge issues » que Mme Marois et
son équipe utilisaient. Plusieurs commentaires que nous avons reçus
ici nous faisaient craindre le pire... Mme Marois doit prendre le
blâme de cet incident.»
J'hallucine.
Pauline est remise de ses émotions.
Charest démissionnera dans quelques heures.
Legault, nerveux, a la peur de sa vie quand son décor l'attaque pendant un point de presse.
Moi, ce
soir, j'irai à la radio, et je ne saurai pas quoi dire.
Il
s'est passé quoi, dans ta tête, Richard Henry Bain?
J'ai
sorti mon p'tit drapeau du Québec juste pour le mettre en berne.
Maintenant,
je vais prendre l'air.

